Céline nous a adressé un mail adorable hier soir en nous faisant part d'une lecture qui lui avait donné l'occasion de nous écrire. Il s'agit d'un ouvrage de Eduardo Mendoza intitulé Sans nouvelles de Gurb. Je vais m'empresser de trouver cet ouvrage et en attendant, voici les extraits qu'elle nous a faits parvenir et qui nous ont mis l'eau à la bouche :
"Le 11
20h00. J'ai tant marché que mes chaussures fument. J'ai perdu un talon, ce qui me force à un déhanchement aussi ridicule que fatiguant. J'enlève mes chaussures, j'entre dans un magasin et, avec l'argent qui me reste du restaurant, j'achète une paire de chaussures neuves moins pratiques que les précédentes, mais fabriquées dans un matériau très résistant. Equipé de ces nouvelles chaussures, appelées skis, j'entreprends de parcourir le quartier de Predalbes.
21h00. J'achève ma visite du quartier de Predalbes sans avoir retrouvé Gurb, mais très favorablement impressionné par l'élégance de ses maisons, le recueillement de ses rues, la luxuriance de ses pelouses et l'abondance de ses piscines. Je ne sais pas pourquoi il y a des gens qui préfèrent habiter dans des quartiers comme celui de San Cosme, de triste mémoire, quand ils peuvent le faire dans des quartiers comme celui de Predalbes. Il est possible qu'il s'agisse moins d'une question de préférence que d'une question d'argent.
Apparemment, les êtres humains se divisent, entre autres catégories, entre riches et pauvres. C'est là une division à laquelle ils accordent une grande importance, sans que l'on sache pourquoi. La différence fondamentale entre les riches et les pauvres me parait être la suivante: les riches, où qu'ils aillent, ne paient pas et peuvent acheter et consommer tout ce qui leur plait. En revanche, les pauvres paient même pour suer. L'exemption dont jouissent les riches peut remonter loin ou avoir été obtenue récemment, ou encore être provisoire, ou être feinte. Du point de vue statistique, il semble prouvé que les riches vivent plus longtemps et mieux que les pauvres, qu'ils sont plus grands, mieux portants et plus beaux, qu'ils s'amusent davantage, voyagent en des pays plus exotiques, reçoivent une meilleure éducation, travaillent moins, s'entourent de plus de confort, ont plus de vêtements, surtout de demi-saison, sont mieux soignés quand ils sont malades, sont enterrés avec plus d'apparat et restent plus longtemps dans les mémoires.
21h30. Je décide de rentrer au vaisseau. Je me désintègre devant la porte du Monastère de Predalbes, à la grande surprise de la Révérende Mère qui, à cet instant précis, sortait la poubelle. [...]
Le 12
16h00. J'entre dans une boutique. J'achète une cravate. Je l'essaye. Je conclus qu'elle me va bien et j'achète quatre-vingt quatorze cravates pareilles.
16h30. J'entre dans un magasin d'articles de sport. J'achète une lanterne, un bidon, un camping-gaz, un tee-shirt du Barça, une raquette de tennis, un équipement complet de planche à voile (de couleur rose phosphorescent) et trente paires de chaussures de jogging.
17h00. J'entre dans une charcuterie et j'achète sept-cent jambons fumés.
17h10. J'entre chez un marchand de fruits et légumes, et j'achète une livre de carottes.
17h20. J'entre chez un vendeur de voitures et j'achète une Maserati.
17h45. J'entre dans un magasin d'électroménager et j'achète tout.
18h00. J'entre dans un magasin de jouets et j'achète un déguisement d'Indien, cent douze petites culottes de poupée Barbie et une toupie.
19h00. J'entre dans une bijouterie et j'achète une Rolex en or automatique, waterproof, antimagnétique et antichoc, que je casse sur-le-champ.
19h30. J'entre dans une parfumerie et j'achète quinze flacons d'Eau de Ferum, la dernière nouveauté.
20h00. Je décide que l'argent ne fait pas le bonheur, je désintègre tout ce que j'ai acheté, et je continue ma promenade les mains dans les poches et le coeur léger."
Extraits de Sans nouvelles de Gurb, Eduardo Mendoza
Et si vous l'avez lu, faîtes-nous part de vos impressions !
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